[CRITIQUE] Babysitter

Temps de lecture : 3 minutes

Lors d’une soirée arrosée, Cédric, ingénieur, embrasse une présentatrice télé en direct. Suspendu, il remet en cause son rapport aux femmes. Sa femme, Nadine, fait de son côté une dépression post-partum. L’arrivée d’une jeune babysitteuse change leur vie, radicalement.

Babysitter lance directement son sujet à travers sa mise en scène énergique et bouillonnante. Un groupe d’amis est à un match de boxe et parle des hanches d’une femme en photo sur un téléphone portable. La cinéaste les filme en très gros plans : bouche, sandwichs, bière. Ils interpellent deux jeunes femmes pour leur demander leur avis sur la femme. Tandis qu’une des deux se lève, gros plan sur ses fesses moulées dans un pantalon gris. Les hommes parlent et agissent — ce sont deux hommes qui se battent sur le ring — et les femmes ne peuvent que se défendre et s’exhiber, avec ou sans leur consentement. Avec ce nouveau film, la réalisatrice québécoise Monia Chokri — découverte en France en tant qu’actrice dans les œuvres de Xavier Dolan — dénonce le patriarcat.  

Après un premier long-métrage réussi, La Femme de mon frère, sur une relation fusionnelle entre une sœur et son frère, Monia Chokri adapte la pièce éponyme de Catherine Léger au cinéma et lui donne des airs décalés et étranges. Tout au long du film, la cinéaste n’hésite pas à utiliser — parfois à outrance — des effets de caméra. Gros plan, rythme soutenu, image miroir, décadrage, décalage entre le son et l’image, tout est bon pour montrer la dissonance entre le discours patriarcat et la société dans laquelle il évolue. Alors que Cédric (interprêté par Patrick Hivon, également protagoniste de La Femme de mon frère) prend peu à peu conscience de sa blague sexiste, son frère Jean-Michel le pousse à aller plus loin : écrire un livre. Les deux se mettent à écrire des lettres d’excuses à toutes les femmes célèbres ou de pouvoir. Avec cette démarche, qui aurait pu être louable, la cinéaste qui joue également la femme de Cédric montre surtout son hypocrisie. Les hommes s’emparent d’un sujet et le retourne pour en faire leur histoire personnelle : le film expose avec simplicité, parfois alarmante, comment, même quand ils pensent bien faire, ils se trompent et refusent souvent d’écouter. Alors que Nadine fait une dépression post-partum, Cédric n’y prête pas attention, voire même ne s’y intéresse pas. Quand Jean-Michel fait attention à elle par moments, ce n’est que pour s’excuser d’avoir été grossier et non pas pour savoir comment elle va ou se sent. Quand Cédric se retrouve seul à devoir s’occuper de son enfant, il engage une babysitteuse. Dans une logique patriarcale donc. Cette contradiction, presque choquante, est pourtant tellement banale. 

L’arrivée de la babysitteuse ne fait qu’exacerber la misogynie latente et cachée des personnages masculins, mais également du rôle que la société prévoit à chacun. La séquence finale peut en être la métaphore : malgré les efforts, malgré les prises de conscience, nous sommes tellement habitué.e.s qu’il est difficile de changer. Pourtant la fin laisse aussi sous-entendre, qu’une fois que nous avons réalisé les injustices patriarcales, il est impossible de totalement y prendre part, comme si le charme était rompu. Les protagonistes sont à côté, incapables de s’en détacher mais incapables d’y adhérer complètement. Amy (Nadia Tereszkiewicz) agit comme un révélateur. Ce personnage vient directement du conte et ajoute à l’ambiance une anormalité. C’est comme si les tensions, les discordances, les lourdeurs étaient accrues. Alors qu’elle met les hommes face à leur incohérence, elle entretient avec Nadine, une relation de sororité. Elle l’épaule, lui montre les injustices de sa vie et l’incite à prétendre à plus. À travers Amy, la cinéaste détourne les archétypes du film d’horreur : la jeune femme blonde, un peu naïve et érotisée. Amy est tout ce que les autres projettent sur elle : une nounou un peu stupide, un objet de fantasme, une femme à sauver, une aide précieuse pour retrouver un équilibre. 

Avec ce conte étrange, Monia Chokri n’arrive pas vraiment à approfondir son récit. Le sujet était-il trop vaste ? Trop difficile à traiter dans un seul film ? Même s’il s’agit d’une œuvre artistique et non d’un essai sur le patriarcat, le scénario nous laisse sur notre faim. La fin, plus particulièrement, se veut ambiguë et trouble, comme si toute l’histoire qui venait de se dérouler n’avait été qu’un mirage. L’aveu d’un échec de sortir les hommes et les femmes du patriarcat ? L’humour également, très grinçant, est à la limite du malaise. Il reste la photographie magnifique de la directrice photo, Josée Deshaies et la mise en scène qui rendent à la fois Babysitter intemporel et universel. Tourné en 35mm, le film est un objet intriguant, intéressant mais qui ne va pas au bout de son propos.

Marine Moutot

Babysitter
Réalisé par Monia Chokri
Avec Patrick Hivon, Monia Chokri, Nadia Tereszkiewicz
Comédie, France, Canada, 1h27
Bac Films
27 avril 2022

Publié par Phantasmagory

Cinéma - Série - VR

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :