[FESTIVAL DE CANNES 2022] Bilan – Lundi 23 mai

Temps de lecture :  minutes

Du 17 au 28 mai 2022 se tient la 75e édition du Festival de Cannes. 

Créé en 1939, avec une première édition en 1946, le Festival de Cannes est, avec la Berlinale et la Mostra de Venise, l’un des festivals internationaux les plus importants du cinéma. Chaque année, il se tient sur la Croisette, au bord de la plage, dans la ville de Cannes. Plusieurs sélections viennent compléter la Sélection Officielle (Compétition, Hors Compétition, Un Certain Regard, Cannes Classic, Cannes Première et pour la première fois une sélection de six œuvres autours de l’environnement). Ces programmations parallèles (Quinzaine des Réalisateurs, Semaine de la Critique, ACID), dont chacun a ses particularités, montrent des longs et courts-métrages originaux et novateurs.
Le festival revient cette année en mai, après une édition sous le soleil de juillet en 2021. Il y aura des stars, des découvertes, de la plage et des films. Retrouvez-nous tous les jours du dimanche 22 au samedi 28 mai pour suivre nos aventures cannoises.

Lundi 23 mai au Festival de Cannes

Après avoir eu hier une courte journée cannoise, de retour sur La Croisette pour voir quatre films, dont trois de la 54e édition de La Quinzaine des Réalisateurs. Créée en en 1969 par la SRF (Société des Réalisateurs de Films), cette sélection parallèle met en avant des œuvres singulières et c’est souvent ici que j’ai eu mes plus beaux coups de cœur. Les Combattants de Thomas Cailley en 2014, Retour à Reims (Fragments) de Jean-Gabriel Périot en 2021…
Je commence tranquillement à 11 h 30 et retrouve la salle des Arcades pour un film sélectionné à La Quinzaine, El Agua d’Elena Lopez Riera. J’enchaine ensuite avec un film présenté à Un Certain Regard, Retour à Séoul de Davy Chou. Après une longue pause pour faire quelques courses et boire un verre, me voici au Théâtre de la Croisette, repère de la Quinzaine où je regarde à la suite Les Cinq diables de Léa Mysius et Les Années Super 8 d’Annie Ernaux et David Ernaux-Briot. Ces deux longs-métrages sont présentés par les équipes. 

Parmi ces quatre découvertes, une chose ressort : des personnages féminins forts et en devenir. Dans son documentaire, Annie Ernaux retrace 10 ans de sa vie où elle s’émancipe de son rôle de mère et d’épouse pour devenir une écrivaine. Avec son fils et les vidéos de son ancien époux, l’écrivaine française dessine les contours de la France des années 70 aux années 80. Si le film n’a pas la puissance évocatrice de Retour à Reims (Fragments), présenté l’année dernière dans la même sélection, il parvient malgré tout à montrer une société en plein questionnement. En mêlant histoire de famille et intimité à la première personne, le film reste trop bavard, ne laissant pas assez parler les images. El Agua, premier long-métrage de la cinéaste espagnole Elena Lopez Riera, raconte l’histoire mystérieuse d’une rivière dans un petit village au sud-est de l’Espagne. Une croyance voudrait que la rivière tombe amoureuse d’une jeune fille et l’appellerait. Nous y suivons Ana et José, deux adolescent.e.s qui découvrent l’amour. À travers ce mythe, la cinéaste parvient à retranscrire avec justesse les premiers amours, mais aussi et surtout la place des femmes dans une société qui continue à les rabaisser et à les mal traiter. En faisant parler face caméra des femmes des mystères de la rivière, Elena Lopez Riera donne de l’importance à ces «dires de bonnes femmes». Une des histoires racontées est particulièrement frappante : la rivière aurait appelé à elle une femme le jour de son mariage qui aurait par la suite disparu. Le mariage est ici vu comme il est : une institution du patriarcat et de soumission des femmes. C’est également au travers du récit d’Ana, dont la mère est maudite et la grand-mère a été battue par son mari, que ce fait le dessin de la place des femmes dans ce petit village isolé. Ana quand elle tombe amoureuse de José pense avoir trouvé un alter ego, mais même lui qui semble ouvert la traitera de folle quand elle parlera de sa peur de l’eau. Un film intéressant et percutant qui aurait gagné à être plus court. La cinéaste réussit à installer une ambiance pesante et à distiller lentement, mais sûrement les traces de la misogynie dans cette société. Ana est une jeune femme qui cherche sa place.

Dans Retour à Séoul, le réalisateur franco-cambodgien Davy Chou décrit le portrait de Freddie, une jeune femme adoptée par un couple de Français. En venant à Séoul sur un coup de tête, elle ne s’attendait pas forcément à partir à la recherche de ses origines. Dans le rejet de l’autre et d’elle-même, Freddie est aussi à la recherche de sa place. Son évolution sur une dizaine d’années la montre meurtrie et en souffrance. Dans une scène d’anthologie — elle le deviendra c’est certain —, où elle danse dans un restaurant, laissant exprimer tout son mal-être et sa frustration. Film esthétique et rythmé, Retour à Séoul n’arrive pourtant pas toujours à nous mettre en empathie avec son héroïne. De son côté, Léa Mysius explore dans Les Cinq diables toute la tension et le mal-être d’une vie volée à travers l’histoire d’amour de Joanne et Julia.   

Les Cinq diables – Léa Mysius, 2022 – La Quinzaine des réalisateurs

Joanne vit avec son mari, Jimmy et sa fille, Vicky. Cette dernière capture les odeurs et aime sa mère plus que tout. Quand la sœur de Jimmy, Julia, fait irruption dans leur vie, le passé et la douleur resurgissent et Vicky se découvre un don étrange. 

LesCinqdiables

Après un premier long-métrage réussi et puissant, Ava (2017), la cinéaste et scénariste française Léa Mysius revient avec un film détonnant et magnifique. Dans Ava, une adolescente perdait peu à peu l’usage de la vue et découvrait en même temps l’amour. Ici, la jeune Vicky, interprétée par l’excellente Sally Drame, apprend à se servir de son talent : une odorat surdéveloppé. Alors que Vicky voue un culte à sa mère, au point d’en être obsédée, l’arrivée de Julia, la sœur de son père, va mettre à mal cette relation. Dans cette ville enclavée entre les montagnes, le passé va ressurgir avec son lot de haines et de drame, mais aussi d’amour. 

Dès l’ouverture, Léa Mysius installe une ambiance sourde, pleine de tensions. Avec des travellings avant et latéraux, elle crée une dynamique de film fantastique. La musique de Florencia Di Concilio vient accentuer l’effet de pesanteur, comme si tous les personnages avaient de la rancœur, à part Vicky, innocente. Cette petite fille va devoir grandir et faire des choix, presque malgré elle pour survivre. Le bleu de la montagne et du lac, froid et presque glacial est le décor des drames du quotidien, nous sentons dans l’atmosphère que la vie des protagonistes aurait dû être différente. Tournée en 35 mm, l’image possède ce grain qui vient renforcer la nostalgie d’une autre époque. Les seules couleurs chaudes sont dans les flashbacks que nous visitons tout au long du film et dans la chambre de Vick, jeune fille métissée, qui se transforme presque en sorcière à créer des potions magiques pour remonter le passé. Le récit parvient à nous montrer aussi le racisme latent de cette société isolée. Alors que Jimmy et Julia sont les seules personnes noires, le comportement des gens change légèrement à leur contact. Le père de Joanne n’hésite pas à être ouvertement raciste alors que sa fille a épousé un homme noir. Vicky est quant à elle victime de harcèlement scolaire dû à ses cheveux et à sa couleur de peau. Mais si la cinéaste ne va pas assez loin dans la critique du racisme et du harcèlement scolaire, c’est sans doute pour se concentrer sur l’histoire d’amour entre Joanne et Julia, et en faire une toile de fond, plus qu’un véritable pamphlet. 

À travers cette histoire, la question de l’existence et du mal viennent se percuter. Léa Mysius dépeint une société renfermée sur elle-même qui n’arrive plus à s’ouvrir vers l’autre. Asphyxiante, la haine est latente, douloureuse. En jouant avec les codes du genre, la cinéaste entre dans nouvelle tradition française dans laquelle Julia Durcouneau est la tête de file, évitant d’en faire un drame banal. Les actrices, Adèle Exarchopoulos, Swala Emati — une chanteuse dont il s’agit du premier rôle — et Daphné Patakia — récemment vu dans l’excellente série Ovni(s) incarnent des femmes fortes. Tout comme dans Ava où la jeune Noé Abita — qui fait aussi une petite apparition ici — décidait de sa propre vie, Joanne et Julia rêvent plus que tout d’un ailleurs où elles pourraient vivre leur amour librement, sans haine. 

Les Cinq diables offre ainsi plusieurs couches de lecture, sans forcément les explorer de la même manière. En donnant à voir des protagonistes différent.e.s et pourtant si proche de la réalité, la réalisatrice nous rappelle que tout est politique et magique. 

Marine Moutot

Les Années Super 8
Réalisé par Annie Ernaux, David Ernaux-Briot
Documentaire, France, 2022, 1h01
New Story
14 décembre 2022

Les Cinq diables
Réalisé par Léa Mysius
Avec Adèle Exarchopoulos, Sally Drame, Swala Emati
Comédie dramatique, fantastique, France, 2022, 1h35
Le Pacte
Prochainement

El Agua
Réalisé par Elena Lopez Riera
Avec Luna Pamies, Bárbara Lennie, Nieve de Medina
Drame, Espagne, Suisse, France, 2022, 1h44
Les Films du Losange
Prochainement

Retour à Séoul
Réalisé par Davy Chou
Avec Ji-min Park, Oh Kwang-rok, Guka Han
Drame, France, Allemagne, Belgique, 2022, 1h58
Les Films du Losange
Prochainement

Publié par Phantasmagory

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