[ANALYSE CRITIQUE] Men

Temps de lecture : 5 minutes

Interdit aux moins de 12 ans

Pour se remettre de la mort de son mari, Harper décide de s’installer pendant une semaine dans une grande demeure au fin fond de l’Angleterre. Le but : se ressourcer, oublier la tragédie et prendre du temps pour elle. Très vite pourtant, d’étranges phénomènes se produisent. 

/!\ Attention spoilers /!\

Sélectionné en séance spéciale à la Quinzaine des réalisateurs cette année, le nouveau film d’Alex Garland — qui revient après l’excellent Ex-Machina (2014) et l’étrange Annihilation (2018) — est une fiction d’horreur autour du deuil et de la masculinité. Men se veut esthétiquement magnifique et scénaristiquement tordu. Nous suivons Harper — Jessie Buckley, excellente — qui tente de se remettre du suicide de son mari, James. Elle loue une grande maison dans un petit village anglais où bizarrement il n’y a que des hommes et tous se ressemblent. Très vite, ce petit coin de paradis se transforme en enfer. 

Quiconque a vu Men se demande où veut en venir le cinéaste avec ce scénario farfelu qui tourne au gore. Le film commence par un chantage affectif. James menace Harper de se suicider si elle le quitte. Violent, verbalement et physiquement, il met Harper dans une position à la fois de victime et de bourreau, à la fois coupable de son propre malheur et de celui de son défunt mari. Quand elle tente d’oublier, elle se trouve confrontée à une multitude d’hommes — tous interprétés par Rory Kinnear, qui semble y prendre un malin plaisir. Ces personnages, des archétypes de la masculinité, sont différents dans leur attitude, mais corporellement semblables. Un message pour dire qu’un homme a plusieurs facettes, mais qu’il finira toujours par attaquer les femmes si elle essaye de s’échapper de son emprise ? Ou bien que les hommes ont tous une violence ancrée en eux ? D’ailleurs, Harper ne semble pas remarquer leur ressemblance. Par naïveté ? Mêlant folklore celte, mythes chrétiens et féminisme, retour sur le scénario de Men

Dès que Harper arrive devant le manoir anglais, elle cueille la pomme d’un arbre et croque dedans à pleines dents. Il n’était pas nécessaire que son hôte ajoute en rigolant qu’il s’agissait d’un fruit défendu tant le geste renvoie à l’épisode de la pomme d’Ève qui prive Adam et elle du paradis dans le récit biblique de la Genèse. Ce pêché originel a créé, depuis plusieurs millénaires, une haine tenace de la Femme — comme si elle était la cause de tous les maux. Tout au long du récit, ce sera une vengeance perpétuelle des hommes contre Harper. Même Geoffrey, le gentil propriétaire de la maison, se retourne contre elle à la fin quand elle parvient à s’enfuir. Pourtant le message du film va très vite changer de direction pour montrer à quel point le mal est ancré chez l’Homme. Tout d’abord la violence du mari, possessif et agressif, puis à travers la figure de l’Homme vert qui suit Harper dans la forêt. 

En effet, tandis qu’Harper reprend peu à peu confiance en se promenant dans la forêt avoisinante, elle tombe sur un tunnel. Ce moment charnière dans le film est plein de symboles. Tout d’abord, il est sombre et va enfanter l’Homme vert qui va, par la suite, traquer la jeune femme — et renvoie également aux accouchements répétés de la fin. C’est aussi un endroit qui renvoie à Harper à elle-même. À l’entrée du tunnel, l’eau lui montre son reflet. À la fois inquiétant et accueillant, le tunnel permet à Harper de prendre conscience de son corps. En criant plusieurs fois son nom et en entendant son écho presque sans fin, elle se recentre aussi sur elle : oubliant un instant la culpabilité qui la ronge. Mais cette dépossession qu’elle fait aux hommes est la raison pour laquelle l’Homme vert apparaît. Tiré de représentations sculptées un peu partout dans le monde, l’Homme vert est souvent représenté par un visage d’homme orné de feuillage ou encore de branches. Pour beaucoup d’historien.ne.s il représente le lien avec la Nature et le printemps et serait l’image du renouveau, de la renaissance. Ainsi la silhouette qu’Harper aperçoit à l’autre bout du tunnel est un homme qui s’enfonce peu à peu dans sa nature profonde. Nous l’apercevons au début habillé, puis nu. En revenant à son état naturel, l’Homme vert montre que le mal est ancré en lui, mais aussi en tout homme. À la fin, l’Homme vert, le petit garçon, le prêtre, Geoffrey, les personnes aperçues dans le bar, deviennent tous un seul et même homme qui vient hanter et persécuter Harper. Les sévices qu’Harper leur inflige — pour se défendre — : le bras fendu, le ventre ouvert, la jambe cassée se répercutent inlassablement. Et c’est à ce moment qu’elle prend conscience de leur ressemblance. Très affaiblis, les hommes se mettent à enfanter et accoucher d’autres hommes qui se retrouvent de plus en plus faibles. Bientôt en pleure, ils supplient Harper. De mettre fin à leur calvaire ? Non, pas vraiment. Quand le dernier homme naît, il s’agit de James, son mari. Épuisée par un combat difficile, Harper lui demande ce qu’il veut. Il répond simplement « son amour ». Cet amour inconditionnel que l’on exige de tout temps des femmes, qu’elles sacrifient leur bien-être pour les autres ! Qu’elles s’oublient. C’est d’ailleurs quand Harper prend du temps pour elle que les événements étranges commencent à se produire et que tous les hommes qu’elle rencontre lui rappellent sa culpabilité, le suicide que James lui a fait porter dès le début. Que ce soit Geoffrey avec le fruit défendu, le prêtre qui lui fait remarquer qu’après avoir été frappée, elle n’a pas laissé de place au dialogue ou le garçon qui l’insulte parce qu’elle refuse de jouer avec lui, tous lui rappellent sa place dans la société patriarcale : soumise aux désirs des hommes.

Pourtant le cinéaste ne laisse pas seule Harper dans son combat assez inégalitaire face aux hommes. Il place un autre élément symbolique dans son film : la Sheela Na Gig. Cette sculpture figurative féminine représente une femme avec les jambes écartées montrant sa vulve de manière exagérée. Présente, de la même manière que l’Homme vert, dans les châteaux et les églises, cette image est surtout présente en France et dans les îles anglo-saxonnes. Plusieurs interprétations peuvent être faites, surtout en fonction d’où elle se trouve, mais elle serait une protection contre le mal, le Diable et la mort. En la plaçant dans l’église que visite Harper — et qu’elle ne voit — et en la mettant en opposition avec la sculpture de l’Homme vert, la Sheela Na Gig serait une aide à Harper. La force qui sommeille au fond d’elle, une puissance venue d’un autre temps. Un peu comme celle des sorcières qui transmettaient de génération en génération des secrets et des remèdes pour mieux vivre. Men se veut ainsi féministe, retournant la thèse comme quoi les femmes sont mauvaises par essence, mais bien que ce sont les hommes qui le sont. Le mal est en eux et ils l’accouchent encore et toujours. À la fin, quand Riley, l’amie d’Harper, arrive, elle voit le sang sur le sol — prouvant que ce qu’a vécu Harper est réel. Harper est assise et semble épuisée, mais apaisée. Le sourire sur son visage vient renforcer cet effet. Riley est d’ailleurs enceinte, mais n’hésite pas à venir secourir son amie. Démonstration d’une sororité forte et belle. 

Bien sûr, d’autres pourront lire autrement les images et détails qu’Alex Garland laisse dans Men. Mais nous pouvons être d’accord qu’il fait d’Harper une héroïne féministe. Ce récit initiatique expose la violence dont sont victimes au quotidien les femmes et la charge qu’elles doivent porter. La thèse portée par le film est plutôt bien amenée tout au long du récit, en particulier par la mise en scène soignée avec des couleurs connotées fortement : le orange et le rouge pour le flashback avec des ralentis de l’horreur de la mort de James et le vert de la campagne luxuriante anglaise. Malgré tout, le film se perd à la fin dans un trop plein de démonstration. Les éprouvants accouchements, de plus en plus sanglants, peuvent perdre le public. Alex Garland aime parler de la masculinité toxique dans ses films à travers des histoires très différentes, mais ses scénarios peuvent parfois le desservir en étant trop manichéen. Men reste un film féministe intéressant et passionnant à décortiquer.

Marine Moutot

Men
Réalisé par Alex Garland
Avec Jessie Buckley, Rory Kinnear, Paapa Essiedu
Horreur, drame, Angleterre, 2022, 1h40
Metropolitan FilmExport
8 juin 2022

Publié par Phantasmagory

Cinéma - Série - VR

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