[CRITIQUE] L’Une chante, l’autre pas

Temps de lecture :  3 minutes

1962. Pauline, 17 ans, passe devant une galerie d’art et découvre le portrait d’une voisine qu’elle avait perdue de vue. Il s’agit de Suzanne, 22 ans, mère de deux enfants avec un artiste marié. Les deux jeunes femmes se lient d’amitié, se perdent de vue et se retrouvent 10 ans après en 1972.

L’Une chante, l’autre pas est un manifeste féministe. Si cela ne vous intéresse pas, vous pouvez aller voir un autre film. Avec humour, tendresse et dévotion, Agnès Varda dresse le portrait de deux jeunes femmes des années 1962 jusqu’à 1976. En un peu plus de dix ans, le destin et le sort des femmes a changé dans la société française. 1962, c’est la bataille pour la contraception libre et l’avortement légal. Si le planning familial existe déjà, il n’a pas encore le poids qu’on lui connaît quelques années plus tard. Le film a à cœur d’exposer ses années de luttes et également les dénonciations des féministes : la figure paternelle qui a une main de fer sur la famille, la double journée des femmes… Si mai 1968 est mentionné, il n’est jamais montré pour autant. La cinéaste décide de ne pas le mentionner dans la lutte des droits des femme. Mai 68 est une révolution d’hommes surtout et comme toujours les femmes sont mises de côté (comme pendant la Révolution française, qui voit un retour en arrière important pour le droit des femmes). Mais cela ne veut pas dire que les hommes sont absents de L’Une chante, l’autre pas. Loin d’être caricaturés, ils sont pluriels, comme les femmes qui composent le récit : l’artiste triste, l’étranger compréhensif, le médecin, le père-fils — homme dont la femme l’a abandonné avec un enfant sur les bras. Cette expression est plus souvent utilisée pour les femmes, mais Agnès Varda la travestit ici avec humour. 

En choisissant deux femmes que tout oppose, tant physiquement que psychiquement, la réalisatrice belge veut montrer que les femmes sont différentes et que si leur combat les rapproche, elles n’ont pour autant ni les mêmes désirs ni les mêmes envies. Pauline, dite « Pomme », est une jeune femme indépendante, forte tête qui n’hésite pas à entrer en conflit avec le monde autour d’elle : les parents, l’école, la société. Son rêve est de chanter et elle ne dévie pas de sa route. Ses combats sont le droit de posséder entièrement son corps et sa vie. Le droit d’avorter est pour elle aussi primordial que respirer. Cela ne l’empêchera pas dans une deuxième partie de chanter le bonheur d’être mère, car il ne faut pas penser que sur les quatorze ans que nous suivons les deux femmes, elles ne connaissent pas de profond changement. Suzanne, quant à elle, a eu deux enfants alors qu’elle sort à peine de la vingtaine. Accablée par la charge d’élever des enfants seule, elle pleure sans arrêt. Ce n’est pas la vie qu’elle voulait. Quand elle apprend qu’elle est enceinte du troisième, c’est pour elle au-delà du drame et de la tragédie. C’est la fin tout simplement. Elle doit affronter seule l’avortement qui coûte cher et est illégal. Mais son expérience l’aide à devenir plus forte, tant pour ses enfants, qu’elle aime plus que tout, que pour elle : elle mérite mieux. Elle aussi est forte, vaillante et ne lâche rien. Agnès Varda montre les femmes comme des guerrières qui se battent pour gagner le droit d’être heureuse en tant que femme. Le droit d’être libre de désirer, de choisir quand et avec qui, de contrôler sa vie et son corps : quoi de plus normal, me direz-vous ? Elle montre aussi les failles, les blessures et la difficulté au quotidien de toujours lutter. 

L’Une chante, l’autre pas parle également du bonheur d’être mère, d’avoir un enfant désiré. À travers, le récit de Suzanne et Pauline, Agnès Varda raconte son propre vécu de mère-fille. Les chansons sont écrites par la cinéaste et retracent les combats qu’elle mène depuis le début. Si Pauline chante, Agnès s’exprime à travers l’image et la parole. Le cinéma a toujours été un des plus beaux moyens de mêler la réalité et la fiction pour conter les histoires de ceux qu’on oublie trop souvent. Dès son premier long-métrage, La Pointe courte (1954) qui annonce les prémices d’Hiroshima, mon amour (1959) — Alain Resnais est le monteur du film — la cinéaste fait jouer des non-professionnels. Les habitants acceptent de participer au récit tandis que Philippe Noiret et Silvia Monfort déambulent en parlant d’amour dans le port de la Pointe courte. Dans L’Une chante, l’autre pas c’est la lutte féminine qui vient offrir le portrait touchant, drôle et sincère de ces deux jeunes femmes interprétées par Thérèse Liotard et Valérie Mairesse. Quand bien même on pourrait y voir également une ode à la maternité (surtout dans la deuxième partie), Agnès Varda n’est jamais binaire. Nous sommes forcément transportées par leur courage, leur énergie et leur volonté. Ce sont des modèles qui existent, des héroïnes qui sont de partout autour de nous. Des femmes silencieuses dont le combat est de vivre pleinement et librement tous les jours. Un passage en Iran permet de voir le contraste marquant entre les deux pays et nous rappelle que si, en France cela va mieux, cela progresse, la lutte n’est jamais gagnée et doit continuer. La puissance du film est d’entrer encore et toujours en écho avec notre époque. Agnès Varda a toujours fait preuve d’inventivité visuelle dans la manière de raconter ses histoires. Moments musicaux, danses, instants plein de sororité, L’Une chante, l’autre pas est donc coloré, joyeux et vif. Le film est un hymne aux femmes. Et la voix de la réalisatrice, toujours si chaleureuse et affable, nous conte ces récits cabossés et vivants. 

Agnès Varda n’oublie pas non plus dans son dernier plan de laisser la place à la nouvelle génération et à leurs prochaines batailles. Elle filme la jeune Marie, fille de Suzanne qui est interprétée par sa propre fille, Rosalie Varda. C’est une belle mise en abyme, elle qui a glissé dans L’Une chante, l’autre pas toutes ses inquiétudes de mère pour sa fille. C’est surtout pour elle et pour toutes les jeunes filles qu’elle réalise ce film puissant et féminin.

Marine Moutot

Pour aller plus loin, je vous conseille de découvrir l’interview de la passionnante Agnès Varda autour de son film.


L’Une chante, l’autre pas
Réalisé par Agnès Varda
Avec Thérèse Liotard, Valérie Mairesse, Ali Raffi
Drame, France, Belgique, 2h
1977
Disponible sur Prime Video, UniversCiné et Arte Boutique

Publié par Phantasmagory

Cinéma - Série - VR

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