[CRITIQUE] Adieu les cons

Temps de lecture : 4 minutes

Suze Trappet apprend qu’elle va mourir. Dans un dernier espoir, elle part à la recherche de son fils qu’elle a eu 30 ans plus tôt. De son côté, JB, brillant informaticien, doit être promu. Alors que le poste lui passe sous le nez, il décide de se suicider, mais blesse un collègue par accident. En fuite, Suze promet de l’aider s’il retrouve son fils. M. Blin, un archiviste aveugle se joint à la partie et tout déraille.

Si Albert Dupontel se considère comme un artiste obsessionnel qui rabâche les mêmes histoires, c’est que son univers et les motifs qui les composent sont présents dès son premier film. En 1996, quand il réalise Bernie, le cinéaste français pose la première pierre de sa filmographie. Ce film détesté par le public et décrié par la critique mériterait qu’on le regarde avec un œil plus attentif, car sous ses aspects trashs et violents, le personnage de Bernie est naïf et touchant. Cet énergique récit d’un homme qui refuse de croire que ses parents l’ont jeté dans une poubelle quand il avait deux semaines est déjà une critique acerbe de la société. Alors qu’Adieu les cons commence par la métaphore — peu subtile, mais fort drôle — de la police en anticorps défectueux, Bernie se terminait par cette phrase : « c’est la société qui est bien foutue : elle met des uniformes aux connards pour qu’on puisse les reconnaître ». Dans 9 mois ferme (2013), le criminel Bob — interprété également par Dupontel — répète tout au long du film qu’être policier, c’est rater sa vie. Dans Enfermés dehors (2006), il joue un sans-abri qui se déguise en policier pour pouvoir manger. Haine de la police ou critique d’un corps défaillant dans un système corrompu ? Le cinéaste opte pour la deuxième et réussit avec brio à nous le prouver encore une fois avec Adieu les cons. Ici, la police ressemble plus à des gardes du corps inhumains qui exécutent les ordres — faisant référence immanquablement à l’affaire Benalla. Les policiers sont des civils qui usent de la force sans réelle autorisation — et tabassent des innocents qui ne font que leur travail (renvoyant aux différentes manifestations des Gilets jaunes). De plus, le titre provocateur rime avec l’actualité difficile des derniers temps. 

Cinéaste et acteur, Albert Dupontel a su créer une œuvre unique et une multitude de films. Et quand bien même, nous y retrouvons certains sujets qui lui sont chers — ses névroses, comme il le dit lui-même — il réussit toujours à nous surprendre par le récit qui les entoure. Dans Adieu les cons, la société ultra-technologique qui n’est pas tout à fait la nôtre — mais presque — permet ce décalage qui offre une identification forte avec ce que sont en train de vivre les protagonistes. La beauté visuelle du décor — permise grâce au numérique et à l’utilisation de fonds verts — nous donne à entrer plus facilement dans l’imaginaire du créateur. Ce monde qu’il nous propose n’est pas tout à fait une parodie ou une version ridiculisée de notre société actuelle, mais bien le miroir un peu déformé de notre quotidien fait d’illusions et de tromperies. La technologie, véritable arme à double tranchant — le cinéaste a demandé de l’aide à des informaticiens de pointe pour que toutes les actions effectuées dans l’histoire soient vraiment réalisables —, est l’ombre inquiétante qui enferme les gens sur eux-mêmes. L’illusion du contact offert n’est qu’une manière d’isoler les êtres humains dans leur bulle. Le héros interprété par Dupontel en a conscience et n’hésite pas à le rappeler à Suze — Virginie Efira tout simplement parfaite — qui voit le monde avec amour. Elle est dans le contact avec les autres, là où Dupontel est seul. À la manière de Bonnie et Clyde modernes, les héros de Dupontel brisent les codes et les règles, se libèrent du joug de la société et exposent les failles d’un système défaillant. Ils sont accompagnés ici par M. Blin — Nicolas Marié, qui s’amuse à jouer un archiviste aveugle — le « clown » qui permet à Dupontel d’ajouter de la poésie et de l’humour à son récit. 

À la manière des Monty Python, dont l’œuvre l’a toujours inspiré et aidé à traverser la vie et son absurdité, Albert Dupontel aime s’entourer. Il travaille avec une troupe d’acteurs et de techniciens qu’il retrouve à chaque projet. Philippe Uchan — présent dès son premier film en député et qu’on retrouve ici en M. Kurtzman (hommage à Brazil) —, Nicolas Marié, qui interprète souvent les rôles les plus loufoques de l’univers de Dupontel, Michel Vuillermoz qui joue dans Adieu les cons un psychologue pas très fin ou Bouli Lanners qui apparaît en médecin dans la séquence d’ouverture. Dans l’équipe technique, il ne se sépare plus du monteur Christophe Pinel — dont la collaboration commence en 2006 avec Enfermés dehors — ou encore de Guy Monbillard pour les effets spéciaux avec qui il travaille depuis 2009 avec Le Vilain. La musique des films d’Albert Dupontel est toujours une réussite et il doit en grande partie cela au compositeur Christophe Julien qui écrit une nouvelle fois une bande-son magnifique qui colle aux émotions des personnages et vous restera en tête. Le film est par ailleurs dédié à Terry Jones et la petite apparition de Terry Gilliam en chasseur sur internet est hilarante. L’univers de Gilliam et de Brazil — dont Dupontel souhaite faire un « hommage collatéral » avec Adieu les cons — se retrouve partout ici et le cinéaste en joue avec humour. L’ouverture de Brazil commence par un homme encerclé de machines qui tue le seul autre être vivant dans la pièce avec lui — une mouche — là où le héros d’Adieu les cons vit entouré et communique au travers d’appareils informatiques. Dans Brazil, la police est violente et ne calcule pas l’humain derrière les arrestations, un peu l’image qu’elle a dans tous les films d’Albert Dupontel. Mais c’est surtout cette société au bord de la crise de nerfs qui a arrêté de prêter attention à ce qui l’entoure et aux appels à l’aide que les deux films exposent, chacun à leur manière et de façon parfaite. Si comme le dit le cinéaste, « la société n’a pas besoin de films pour se ridiculiser », nous avons besoin d’un long-métrage comme Adieu les cons pour nous redonner vie. Le film explore le non-sens de la vie avec poésie et violence. Dynamique, rythmé, il réussit à mêler deux émotions : tristesse et joie. Il est nécessaire et corrosif. Il est caustique et réjouissant. Adieu les cons est un au revoir magistral.

Marine Moutot

  • Adieu les cons
  • Réalisé par Albert Dupontel
  • Avec Virginie Efira, Albert Dupontel, Nicolas Marié
  • Comédie, France, 1h27
  • 21 octobre 2020
  • Gaumont Distribution

Publié par Phantasmagory

Cinéma - Série - VR

4 commentaires sur « [CRITIQUE] Adieu les cons »

  1. Dupontel/Gilliam, Le rapprochement fait sens, totalement. Je n’étais pas très partant pour ce film, mais la lecture de cet article vient de rallumer leur lueur d’une curiosité qui m’avait quittée avec l’envol du triste oiseau d’au revoir là haut. Merci.

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