Retour sur la 12e édition du Festival Lumière

Notre Bilan

Cette nouvelle édition 2020 nous aura fait plaisir à bien des égards. L’ambiance fut une nouvelle fois chaleureuse et proche de son public. Chaque séance a été présentée avec passion et nous n’avons pas vu une seule salle à moitié vide, même en semaine — au contraire, à cause de la situation sanitaire, il était conseillé de réserver en avance ses places. Et la programmation fut encore tout à fait exceptionnelle. Parmi les rétrospectives, le festival nous a offert le Centenaire Michel Audiard avec vingt longs-métrages dont Retour de Manivelle et Le Bateau d’Émile que nous avons découverts avec plaisir ainsi que de grands classiques du noir et blanc, catégorie existant pour la deuxième année, dans laquelle l’équipe met en avant des films qui ont révolutionné l’Histoire du cinéma. Parmi les dix films, nous avons pu voir l’impressionnant La Rivière Rouge (qui fait partie de nos coups de cœur, à retrouver ci-dessous). Les femmes étaient aussi à l’honneur cette année avec Joan Micklin Silver évoquée à travers quatre longs-métrages. Nous n’avons malheureusement pas réussi à avoir de places, mais elle fait partie des cinéastes dont nous voulons absolument rattraper les œuvres. Vivement une sortie en salle !

Le Prix Lumière a été remis à Jean-Pierre et Luc Dardenne. Ils succèdent à Francis Ford Coppola, Jane Fonda, Wong Kar-Wai ou encore Catherine Deneuve. Ils ont été mis en avant à travers leur cinéma social et engagé dont la mise en scène est toujours au plus près de leur sujet. Ce fut l’occasion de redécouvrir leurs nombreux documentaires et longs-métrages de fiction, mais également d’assister à une masterclass. Comme il était difficile de tout faire, nous avons décidé de ne pas voir leurs films – que nous connaissions déjà en grande partie – et de nous concentrer sur d’autres sélections et catégories aux contenus plus rares, dont “Trésors et Curiosités”, “Grandes Projections” ou encore “Cannes Classics”. 

Parmi les invités mis à l’honneur, il y avait Viggo Mortensen, pour son film Falling, Thomas Vinterberg et Mads Mikkelsen pour Drunk actuellement en salles, Albert Dupontel dont la masterclass fut caustique et intéressante et dont le film Adieu les cons vient tout juste de sortir, Alice Rohrwascher et Sabina Azéma dont le documentaire Bonjour M.Doisneau, ou le photographe arrosé est un portrait tendre et drôle du photographe (dans nos coups de cœur également). 

Le festival Lumière fut également l’occasion de mettre en avant la Sélection Officielle de Cannes 2020 – double casquette de Thierry Frémaux oblige, et tant mieux ! -, malheureusement annulé du fait de la pandémie, et dont nous avons pu découvrir quelques films : Drunk, Slalom, Teddy, Ibrahim et Last Words. Si ce dernier, malgré un beau casting (Charlotte Rampling, Stellan Skarsgard, Alba Rohrwascher), n’a pas convaincu à cause d’une introduction confuse et une réalisation mal maîtrisée, les autres films de la sélection découverts nous ont tous réjouis. Il y a bien évidemment des longs-métrages qui nous ont déçu comme Accattone (1961), dont la photographie et la restauration, très belles, n’ont pas réussi à nous détacher du caractère insupportable du personnage principal. Le film reste, malgré tout, une belle annonce de la carrière à venir de Pasolini. Parmi les films cultes, Les Enfants terribles (1950) de Jean-Pierre Melville, dont le scénario de Jean Cocteau envahit jusqu’à la mise en scène, nous a embrouillée avec son onirisme renforçant le côté confus et théâtral de l’histoire entre ce frère et cette sœur manipulatrice. Le film du cinéaste suisse Francis Reusser, Derborence (1985), visuellement magnifique, était un peu trop classique dans son récit malgré la justesse de son traitement, presque documentaire, de la Suisse rurale. 

Cette édition aura aussi connu des moments particulièrement intenses en lien avec l’actualité chaotique de notre pays. Alors que l’annonce du couvre-feu par le président mercredi soir mettait une nouvelle fois la culture en péril, vendredi l’assassinat monstrueux de Samuel Paty, enseignant défendant la liberté d’expression, a rendu la France muette face à la violence d’un tel geste. Tandis que nous découvrions On murmure dans la ville de Joseph Mankiewicz, film hautement humaniste, la terrible nouvelle a résonné durement. Cet acte barbare ne doit en rien ouvrir la porte à un effacement de la culture et de la libre expression, bien au contraire. Et c’est pour cette raison qu’il est d’autant plus important de vous partager des films puissants qui parlent de la vie et de l’humanité, avec justesse, découvertes merveilleuses de cette douzième édition. Nous étions trois cette année à couvrir le festival et ce fut, encore une fois, un grand moment.


Nos coups de cœur de cette édition

Lucie

Le Troisième Homme (The Third Man, Carol Reed, 1949)
Grands Classiques du noir et blanc

L’écrivain américain désargenté Holly Martins se rend à Vienne sur invitation de son vieil ami Harry Lime, qui lui propose du travail. Mais non seulement il ne trouve pas Lime, mais il apprend que celui-ci a succombé à une voiture qui l’aurait renversé. Une scène sans témoins, mis à part les deux hommes qui ont porté son corps. Mais le concierge d’un immeuble surplombant la scène de l’accident affirme avoir vu un troisième homme portant le cadavre…

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C’est mon premier jour au Festival Lumière, je n’ai peur de rien et embarque sans attendre pour un monument du cinéma britannique. Le Troisième Homme (1949) est souvent associé à Orson Welles – ici devant et non derrière la caméra – tant ce long métrage tient du cinéma du réalisateur et tant celui-ci crève l’écran. Mais il s’agit d’un film de Carol Reed, également l’auteur de Week-end (1938) et de l’adaptation oscarisée de Dickens Oliver ! (1968). Le film remportera le Grand Prix du Festival de Cannes en 1949.

Le Troisième Homme place son récit dans une Vienne dévastée par la Seconde Guerre Mondiale et occupée par les Alliés. Fritz Lang n’est pas loin quand Reed sublime les rues de la ville grâce à des jeux d’ombres et de lumières mémorables. Mais ce qui frappe le plus, ce sont les décadrages volontaires, qui font vaciller les séquences et les personnages. Ils tissent un savant parallèle avec la quête de vérité du héros, dans une ville qui tangue sous les mensonges de ses habitants. Une plongée dans une affaire trouble et sombre, mais teintée de légèreté, grâce à la partition à la cithare d’Anton Karas, ainsi qu’aux traits d’humour du personnage interprété par Orson Welles. Avec une très célèbre réplique : « En Italie, pendant trente ans sous les Borgia, ils ont eu guerre, terreur, meurtres et massacres mais cette période a produit Michel-Ange, Léonard de Vinci et la Renaissance. En Suisse, ils ont eu cinq cent ans d’amour fraternel, de démocratie et de paix et qu’ont-ils produit ? Le coucou ! ».

Outrage (Ida Lupino, 1950)
Femmes Cinéastes

Ann Walton est une jeune femme insouciante, heureuse dans son emploi et fiancée à un homme qu’elle aime. Un soir en rentrant du travail, elle est violée. Sa vie bascule. Elle doit fuir pour apprendre à vivre sans le regard cruel, curieux ou compatissant des autres.

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Ida Lupino est à l’honneur au festival cette année, une rétrospective est consacrée à l’œuvre de cette cinéaste américaine féministe engagée. La réalisatrice retrace le parcours d’une jeune femme sur le point de sa marier, dont la vie bascule suite à un viol, un soir alors qu’elle rentre du travail. Ann portera les stigmates de cet outrage, marquée à jamais par la cicatrice et la veste en cuir de son agresseur, enfermée dans un schéma qui se répète, dans un monde où les femmes sont perçues par les hommes comme des objets malléables à leur envie. Le film dépeint la trajectoire d’une femme qui cherche à retrouver la foi – au sens littéral et figuré- et la confiance dans les hommes qui l’entourent. Elle croise le chemin d’un pasteur, homme bienveillant par lequel elle retrouvera une forme de pureté et le sentiment amoureux.

Avec Outrage, sorti en plein période du code Hays, contourne la censure et réussit un film sur le viol sans jamais le nommer. Cette censure fait finalement écho à la réalité des agressions sexuelles, qui sont elles mêmes omniprésentes mais tues par une société qui ne souhaite pas affronter ses maux. On retiendra les scènes de traque d’Ann par son agresseur, dans un jeu d’ombres quasi expressionniste qui rend la menace immense et terrifiante. Le hors champ suffit à rendre compte au spectateur de la violence subie par le personnage féminin. Des jeux de pieds alors qu’elle tente de fuir, des gros plans sur un visage terrorisé, de lourds silences rappellent à quel point Ann est seule. Elle tente de crier, mais sa détresse est couverte par le vacarme d’un klaxon. Un voisin ouvre sa fenêtre mais ne la voit pas, alors qu’il est si proche d’elle…

Outrage est percutant et porté par une actrice magnétique, Mala Powers, dont l’expression du visage et du corps renferment une triste réalité, celle de nombreuses femmes. Mais, malgré un sujet fort et nécessaire, la puissance du thriller s’essouffle en deuxième partie du récit et n’évite pas une certaine redondance. On pourra également questionner la place du personnage du pasteur, qui, d’une certaine façon, témoigne de l’impossibilité d’émancipation de la femme, qui ne peut donc pas s’en sortir sans une figure masculine paternelle, et s’en va retrouver un autre homme, celui à qui elle est promise, pour un mariage qu’elle avait remis en question. Outrage est toutefois une belle entrée en matière pour découvrir une cinéaste aux films dont les enjeux sont forts et qui n’a pas peur d’affronter la vérité sans l’édulcorer.

Retrouvez notre critique d’Outrage et notre dossier sur la cinéaste Ida Lupino pour aller plus loin.

Ibrahim (Samir Guesmi, 2020)
Avant-première Cannes 2020

La vie du jeune Ibrahim se partage entre son père, Ahmed, écailler à la brasserie du Royal Opéra, sérieux et réservé, et son ami du lycée technique, Achille, plus âgé que lui et spécialiste des mauvais coups. C’est précisément à cause de l’un d’eux que le rêve d’Ahmed de retrouver une dignité se brise lorsqu’il doit régler la note d’un vol commis par son fils et qui a mal tourné. Les rapports se tendent mais Ibrahim décide alors de prendre tous les risques pour réparer sa faute…

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Samir Guesmi a une carrière d’acteur foisonnante (Camille Redouble, L’Effet Aquatique, Les Revenants) mais on le connaît peu derrière la caméra. Premier long métrage de Guesmi, Ibrahim questionne les liens tumultueux entre un père et son fils. Le réalisateur, en préambule, rappelle qu’il avait réalisé le court métrage C’est dimanche ! plus de dix ans auparavant (2008). Ce court métrage mettait déjà en scène le jeune Ibrahim, renvoyé du collège, qui faisait croire à son père qu’il avait décroché un diplôme. Comme un « caillou dans sa chaussure », il devait faire face à ses obsessions et les accoucher dans un scénario de long métrage. Ibrahim, sélection officielle de l’édition de Cannes 2020, a été multi-récompensé à Angoulême, notamment par le Prix du Meilleur Film.

Dans ce long métrage, Ibrahim a grandi, il est au lycée. Il est sans doute l’alter ego de Guesmi, mais ce dernier interprète le père, Ahmed. Un père dépassé financièrement par les frasques de son fils et incapable de communiquer avec celui-ci. Il faut dire que le jeune homme est lui-même assez mutique. Il a des rêves, mais ne va pas en cours et se laisse influencer par un ami aux combines douteuses (Rabah Naït Oufella, déjà vu dans Grave et Nocturama). Abdel Bendaher fait passer les émotions de son personnage dans son regard, dès la séquence d’ouverture, dans laquelle Ibrahim se rêve en joueur de foot professionnel en admirant les prouesses d’Ibrahim(ovic) à la télé. Une économie de mots qui permet au spectateur de projeter son émotion dans les yeux du jeune homme tantôt désorienté, tantôt pensif, tantôt en quête de reconnaissance. Ibrahim dépeint le cheminement initiatique d’un jeune personnage, un schéma classique, mais qui ne tombe dans aucun écueil. Le jeune homme découvre la possibilité de de faire de l’argent facile, de tomber amoureux, mais aussi de raviver le lien perdu avec son père. Une jolie déambulation dans Paris, habillée avec douceur par les notes d’une bande son au piano. Un film intime, premier coup d’essai réussi pour le réalisateur.

Crédit : synopsis du distributeur Le Pacte

The Amusement Park (Georges Romero, 1973)
Lumière Classics

Alors qu’il pense passer une journée paisible et ordinaire, un vieil homme se rend dans un parc d’attractions pour y découvrir un véritable cauchemar.

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Un homme âgé, vêtu d’un costume blanc, erre dans un parc d’attractions de Pittsburg. Désorienté, isolé, il est bientôt confronté à de nombreux étrangers, mystérieusement hostiles. Tous semblent vouloir l’humilier. Contacté par une association caritative luthérienne, Romero réalise The Amusement Park cinq ans après La Nuit des Morts-vivants. Ce film de commande devra éveiller les consciences sur les effets de la vieillesse et la maltraitance envers les personnes âgées. Une curiosité de 53 minutes, donc. Le film vous fait envie? Moi aussi. Mais il y a un hic, la séance réservée était après 19h, et c’était le samedi 17 octobre, avant l’existence du couvre-feu. 

Le mystère de The Amusement Park restera donc entier, jusqu’à la ressortie du film par Potemkine, qui devrait avoir lieu prochainement…

Crédit : synopsis du distributeur Potemkine Film. 

Manon

Bonjour M.Doisneau ou le photographe arrosé (Sabine Azéma, 1992)
Invités d’honneur Sabine Azéma

Un grand photographe, ça grandit comment ? Ça vit comment ? Ça s’inspire comment ? Sabine Azéma rencontre son ami Robert Doisneau et, à eux deux, ils nous racontent une belle histoire, par l’image et par le son, celle d’” “un petit garçon qui quitte la banlieue pour un château”. 

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Ce qui est génial avec le festival Lumière c’est que nous pouvons aussi bien voir de la fiction que du documentaire et que nous découvrons toujours des perles rares ! Bonjour M.Doisneau en est une pour quiconque s’intéresse de près ou de loin à la photographie. Et les spectateurs le sentent bien dans cette petite salle 2 bondée – selon les limites sanitaires – de l’Institut Lumière. Si Sabine Azéma avait dû le titrer comme elle le fait avec son chapitrage tout au long du film, il se serait sûrement appelé “un film où l’on en apprend beaucoup sur un certain grand photographe”. L’apprentissage n’est ni tant sur la technique, ni tant sur l’oeuvre, Azéma nous fait découvrir l’homme derrière l’appareil dans un enchaînement d’échanges décomplexés. Le tout en 4/3, dans une image vidéo altérée par le temps et pourtant magnifique par le témoignage qu’elle porte. 

Sabine Azéma et Robert Doisneau, malgré leur grande différence d’âge, étaient très amis. C’est grâce à ce lien que nous percevons par bribes le personnage. À travers les questions de l’actrice, on sent poindre sa curiosité et son admiration pour lui. L’ouverture du documentaire donne le ton de l’humour avec des photographies en noir & blanc prises par le photographe alternant avec un Doisneau assis en vidéo. Grâce au montage, tous les regards convergent vers lui : bête curieuse parmi les badauds. L’appareil se retourne, le photographe devient le sujet observé, c’est le photographe arrosé du titre, en hommage à L’Arroseur arrosé des frères Lumière.

L’approche est chronologique, de l’enfance à l’âge adulte, de la banlieue au château, et les photos défilent comme un panorama. À chaque période évoquée, un souvenir photographique, reconstitué par morceau, ou plutôt comme des pièces de puzzle. À mesure que la mémoire est ravivée, la photographie prend vie à travers le récit et croise la réflexion du photographe. Son travail, c’est de “courir après le passé” en observant le temps qui passe. Père mort à la guerre, lui-même conscrit, il se dit désormais dorloté alors que “la vie l’a bousculé”. Et pourtant, il continue à évoquer ce long fil pittoresque : découverte du corps féminin aux Folies bergères le jour de sa communion, danseur aguerri dans les bals pour séduire les jeunes femmes, travail à l’usine Renault le jour, rencontres dans les bars la nuit et surtout les frasques parisiennes avec Prévert. Une phrase sonne particulièrement juste à cette dernière évocation : le poète lui a appris à “s’émerveiller avec des choses usées par la pratique quotidienne”. Et cette phrase alimente tout son art, avec ses portraits de garagistes, aubergistes, patron.ne.s de bar… “Je photographie bien les gens qui me ressemblent”, déclare-t-il et, effectivement, en écoutant ses paroles, nous découvrons autant d’autoportraits bienveillants dans le regard éternel de ses photographies.

Dans les années 1990 honoré d’un musée dans la Bièvre, lieu de son enfance, le vieil homme cache son émotion derrière l’humour : “Vous croyez que c’est comique d’être empaillé de son vivant ?” Mais alors qu’il se moque de sa célébrité, Azéma le force à se déshabiller afin de révéler la légion d’honneur gardée fièrement cachée sous son manteau. Le photographe est pris à son propre jeu. Et c’est très drôle. Le spectateur ressent cette liberté permise par la complicité entre les deux amis. Ce sont des moments précieux, insolites et véritables qu’ils nous offrent. Comme s’ils nous invitaient avec eux alors qu’on se tient de l’autre côté de l’appareil, partageant leurs fous rires et leur tendresse. Doisneau est un clown à la parole aguerrie, un homme fin à la mémoire vivace, amoureux de la lumière et des expériences, beau conteur luttant toujours contre la discipline et le crétinisme. Retour à la photographie par un dernier cliché, pris par Azéma cette fois, celle du vieil homme à cheval sur un destrier de manège. La boucle est bouclée, de l’enfance à l’âge adulte, le corps a changé, mais l’esprit du monsieur est le même. Hommage inédit au photographe, Bonjour M.Doisneau ou le photographe arrosé est un beau portrait d’homme à la mise en scène pleine de sens et de tendresse.

Le sang à la tête (Gilles Grangier, 1956)
Centenaire Michel Audiard

François Cardinaud, ancien débardeur du port de La Rochelle devenu riche armateur, est marié à Marthe. Celle-ci, issue d’une famille pauvre, a du mal à s’intégrer dans la bonne société et s’enfuit pour rejoindre son amant. François part à sa recherche alors que les gens commencent à jaser. 

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Avec Le sang à la tête, Pathé – et Neyrac films – nous offre une belle restauration 4K du film de Gilles Grangier aux noirs et blancs superbes et lumineux. Adaptation du Fils Cardinaud de Simenon, l’oeuvre voit le jour un an après Gasoil (1955). Tourné hors studio, c’est un film très novateur pour l’époque. 

Truffaut le désigne de “cinéma de sous-préfecture” tandis que Tavernier en parle comme d’une “très belle adaptation de Simenon à la description de l’univers provincial féroce”. Et c’est bien vrai ! Derrière des abords de film sur la famille, Le sang à la tête parle surtout beaucoup de La Rochelle, un port où la mer fait foi – comme le rappelle la corne de brume du bateau couvrant le son de la cloche de l’église pendant la mer. Les parents de François vivent dans le quartier pauvre des Minimes, entretenus par leur fils, et ceux de sa femme sont aussi dans un taudis. Dans ce monde, tout est rapport à l’argent – comme beaucoup de films écrits par Michel Audiard. François (Jean Gabin) a fait fortune en travaillant dur sur le port et cela a fonctionné ! Aujourd’hui, reconnu et aisé, tout le monde lui fait des courbettes tout en le jugeant ou en lui demandant de l’aide. Une scène particulièrement cocasse au très joli Café de la Paix met cette société du jugement en avant. Alors que François vient d’arriver avec son fils pour prendre un jus, la femme de son associé insiste pour que son épouse vienne pour le thé, tout en sous-entendant à son mari qu’elle espère ne jamais l’y voir. De même, les parents Cardinaud et Vauquier – ceux de Marthe- lui reprochent son absence et évoquent à demis mots les infidélités de sa femme, de basse naissance. Riches ou pauvres, tous sont jugés. Le film met ainsi en avant la vision péjorative de l’époque sur les nouveaux riches, ces gens ayant réussi par le travail et non par la naissance. La dimension documentaire est aussi très forte avec des scènes très réalistes de déchargement de bateaux sur le port, de négociations à la criée et d’ouvriers travaillant dans les hangars. 

Film sur le contrôle – malgré le sang à la tête -, malgré les affronts et les tromperies, jamais François ne s’énerve et ne frappe. Il est tout entier concentré à la recherche de sa femme, cherchant à réparer les erreurs plutôt qu’à venger sa dignité comme les autres n’ont de cesse de lui rappeler. Dans ce rôle, Jean Gabin est particulièrement impressionnant et juste. Et les dialogues de Michel Audiard, toujours aussi incisifs, font souvent mouche. À la gouvernante qui lui demande “Qu’est-ce que vous ferez si Madame revient de Niort ?”, il répond “Je ferai mon possible. Crime passionnel, c’est pas une affaire de père de famille.” Et à son associé, surpris dans les bras d’une prostituée l’appelant bébé, il balance : “Ta bouche Bébé. C’est pas l’heure de la petite sieste ?” 

Ainsi, Le sang à la tête est un film qui vaut beaucoup par son discours moderne pour l’époque, la dépiction très documentée de La Rochelle et de ses environs, les dialogues pleins de verve d’Audiard et le jeu tout en retenue de Gabin. 

Manon et Marine

Nomadland (Chloé Zhao, 2020)
Événements : Avant-première

Fern doit quitter la maison qu’elle a habitée pendant de nombreuses années avec son mari. Elle part avec son van sillonner les routes américaines pour subvenir à ses besoins. 

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Le film s’ouvre sur un carton : une usine ferme et une ville entière est effacée de la carte des États-Unis. Puis des paysages et le froid. Une petite caravane quitte cette ville sans nom ni adresse. Fern, interprétée par Frances McDormand, forte et magnifique, part et laisse derrière elle les souvenirs de sa vie avec son mari, mort quelques années plus tôt. Comme dans 3 Billboards (Martin McDonagh, 2017), elle se livre à une incarnation totale et fait tellement corps avec son personnage que les spectateur.trice.s en oublient l’actrice, subjugué.e.s. Véritable introspection des oubliés et reclus de la société, Nomadland est un portrait d’une Amérique ignorée. Pendant ce voyage, humains et lieux sont étonnamment proches, tous délaissés par la société. La cinéaste chinoise Chloé Zhao revient sur les routes américaines pour une adaptation du roman éponyme de Jessica Bruder, après les excellents Les Chansons que mes frères m’ont apprises (Songs My Brothers Taught Me, 2015) et The Rider (2017). Toujours avec la même justesse dans la mise en scène, elle filme avec tendresse ces personnes, qui interprètent pour beaucoup leur propre rôle. La réalisatrice est au plus près des êtres qu’elle dépeint et n’hésite pas à aller à la rencontre de ces nomades. Nous nous attachons à eux autant qu’elle, à ces invisibles, ou plutôt ces invisibilisés, à mesure que le fil du récit se déroule. Alors qu’ils n’ont plus vraiment le choix, comme le raconte avec lucidité Linda May — qui joue son propre rôle tout en étant amie de Fern dans la fiction — c’était soit rester avec une retraite misérable, soit utiliser cet argent pour acheter un camping-car et partir à la rencontre des grands espaces et du travail, quand il y en avait. Ils ont ainsi soixante, soixante-dix, quatre-vingts ans et font des emplois difficiles, travaillant souvent à la chaîne. L’un des plus éprouvants emplois étant sans nul doute celui du triage de betteraves où la monstruosité de la tâche titanesque prend forme à l’écran. Épuisement, aliénation du travail, elle filme l’envers du grand rêve américain qui puise sa source ici, à travers le quotidien de ces femmes et hommes qui chaque jour continuent de faire tourner la chaîne du grand capitalisme. À Noël et au Nouvel An, Amazon, car il faut envoyer les cadeaux en masse, puis l’été les campings et les fast-foods. 

Pourtant, c’est aussi un monde d’entraide et des moments humains que découvre Fern sur son chemin. C’est une communauté qui s’est créée et soudée par l’incompréhension d’autrui, là où plus personne ne voulait d’eux. Fern prononce d’ailleurs des paroles très justes, définissant sa philosophie en une phrase : “I am not homeless, I am houseless.” Ce n’est pas tant d’une maison dont ont besoin les humains que d’un chez soi, qu’il est possible de le construire n’importe où. Rejetant la culture matérialiste, ces parias dont il faut avoir pitié, qu’il faudrait aider, car ils n’ont pas de maison — symbole d’une Amérique forte et puissante — vivent des moments de communions avec la Nature et avec l’instant présent, au-delà de ce qu’on peut imaginer. Il n’y a plus de fuite en avant, juste de la grâce. Ces séquences, qui se rapprochent du style lyrique que Terrence Malik cultive depuis Tree of Life sont comme une renaissance pour Fern. Elle qui a vécu avec un toit au-dessus de la tête, elle se sent libérée. La caméra flotte autour d’elle et la musique, très simple, vient sublimer cette réunion avec elle-même et ce qui l’entoure. Par l’eau et le vent, elle fait corps avec les éléments. Pendant ces temps suspendus, Fern s’abandonne à l’apaisement et au relâchement. Et c’est magnifique.

La mise en scène et le récit insistent sur la boucle de cette vie qui suit le temps des saisons. Les nomades, itinérants du voyage, sont en lien direct avec leurs besoins et la cinéaste nous parle d’infini. Le parcours initiatique de Fern, qui doit dire au revoir à son ancienne vie et surtout à son mari, est une quête de liberté. Indépendante, fière et solitaire, Fern est une femme forte dont le chemin n’a jamais été facile. Ainsi, Chloé Zhao souligne la dureté de cette vie, mais elle n’oublie jamais de nous en montrer la beauté, qui se cache dans chaque geste, dans chaque objet, dans chaque rencontre et dans chaque paysage traversé. Comme eux, l’écran est infini et nous plongeons totalement dans cette Amérique invisible aux côtés de Fern, en espérant que la fin n’arrive jamais. Nomadland est pour nous un véritable bouleversement.

Après la séance, et comme après chacun des films de la réalisatrice, le besoin d’échanges est presque vital tant le récit est fort et la nécessité de comprendre tout de cette histoire et de la réalité des nomades qui nous animait totalement.

Les Vikings (The Vikings, Richard Fleischer, 1958)
Grandes projections

Autour de l’an 900, les Vikings pillent et ravagent les côtes anglaises. Alors que le roi est tué et la reine Enid violée par le chef des Vikings, Ragnar, un homme faible et mesquin prend le trône d’Angleterre et la reine met au monde un enfant dans le secret. 20 ans plus tard, alors qu’un Lord anglais propose d’aider les Vikings à kidnapper la princesse Morgana, promise au roi, il retrouve la trace du fils caché de la reine : Eric, esclave viking.

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Proposé par le Festival Lumière en Grande Projection, ce film de Richard Fleischer (Vingt milles lieues sous les mers, 1954) met en scène Kirk Douglas, en Viking imberbe imbu de sa beauté et de sa force, Tony Curtis, en prince-esclave aux tenues en cuir courtes et moulantes et Janet Leigh, en princesse à sauver, mais qui doit aussi faire une part du travail. Jouissif et réjouissant, Les Vikings est un film à grand spectacle comme nous n’en faisons plus aujourd’hui. Les batailles sont un tel joyeux bazar qu’on voudrait y être figurant.e.s. Les Vikings est un véritable film d’aventure, annoncé dès l’ouverture avec ses dessins médiévaux ! Violent, les personnages sont réduits à leur monstruosité intérieure — le fils de Ragnar, Einar veut violer Morgana pour la posséder entièrement, car son rejet l’excite. Ainsi pas de vrais héros ici, mais des antihéros brutaux. Si Eric se rapproche le plus du héros rebelle par excellence, ses tenues le rabaissent sans cesse à sa situation d’esclave et il est toujours maintenu dans l’ignorance de ses origines. Il se comporte donc comme un homme qui reconquiert ses libertés, mais pas à la manière du prince qu’il est de naissance. Et quand enfin il apprend qui il est, le mal est fait et il ne lui reste de famille. Profondément funèbre — le film s’ouvre par le viol de la mère d’Eric et se termine par la mort de son demi-frère — ce long-métrage possède pourtant de vrais moments d’humour. Plusieurs séquences — avec des rames — sont tout simplement hilarantes. Dans la scène du retour d’Einar, ce dernier court sur les rames du drakkar au-dessus de l’eau, avec ses hommes. Seul lui réussit l’exercice, énième preuve de sa supériorité virile. Ici, tout en ancrant son personnage dans un rôle, le film se moque aussi un peu du cliché par l’absurde. Et cela offre un moment hilarant et inattendu. Dans la scène de sauvetage de la princesse Morgana, il lui est demandé de ramer. Cette dernière prétexte qu’elle ne sait pas faire, mais Eric lui met les rames dans les mains — et plutôt que de lui montrer le geste dans un mouvement érotico-sensuel — lui dit simplement « apprend ». Elle affirme alors ne pas pouvoir, car son corsage est trop serré. Eric, excédé, lui déchire violemment le dos de la robe, lui rendant sa liberté de mouvement. En plus de l’humour ici très présent, cette scène montre que la femme s’enferme elle-même dans des schémas pensés par l’homme et qu’il faut se faire violence pour s’en libérer. Ainsi, bien que dépeignant des coutumes vikings barbares — sans être à une liberté historique près —, empreintes de culture du viol – face aux frasques douteuses de son fils, Ragnar s’exclame « what a son ! » —, Fleischer réussit à faire un film réjouissant et assez moderne. Restauré par Park Circus, la magnifique copie en Technicolor découverte au Pathé Bellecour, le mercredi 14 octobre à 20 h 30, nous a permis pendant quelques heures d’oublier l’annonce faite à 19 h par le président concernant un certain couvre-feu avec lequel nous vivons encore aujourd’hui. Malgré la funeste nouvelle, l’ambiance fut joyeuse, au son du thème des Vikings.

La Rivière Rouge (Red River, Howard Hawks, 1948)
Grands classiques du noir et blanc

1851, alors que Tom quitte la femme qu’il aime pour s’aventurer sur les territoires indiens, le convoi est attaqué et le seul survivant est un jeune garçon, Matt, qu’il recueille. Ils s’installent au Texas. Presque 15 ans après, Tom est à la tête d’un large troupeau, mais la guerre a appauvri la région. Il décide alors de faire la traversée jusqu’au Missouri : soit plus de 1 000 km avec 10 000 bêtes.

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Film presque documentaire sur la traversée d’un troupeau entre le Texas et le Missouri par le Chisholm Trail, ce premier western d’Howard Hawks est tout simplement impressionnant – et Vincent Perez, nous l’a bien fait comprendre lors de sa présentation. En décidant de réaliser un long-métrage sur la première migration d’un si grand troupeau, le cinéaste quitte les studios pour tourner en extérieur. Le long-métrage commence d’ailleurs par une page manuscrite qui s’ouvre, inscrivant presque le récit dans une véracité historique. Si le film vaut pour les séquences spectaculaires où une trentaine d’hommes tentent de maîtriser des milliers de bestiaux, il est aussi surprenant par le jeu des comédiens et par sa fin. John Wayne — le rôle était au départ destinée à Gary Cooper qui a décliné trouvant le personnage trop violent et mégalomane — livre une prestation tout en nuance et prouve qu’il peut jouer autre chose que des hommes taciturnes, physiques et sans expression. Son personnage qui a perdu la femme qu’il aimait voit l’abandon comme la trahison la plus haute et n’hésite pas à tuer les déserteurs. Homme travailleur, il se transforme au fur et à mesure de l’éprouvante traversée en tyran qui demande toujours plus des hommes qui l’accompagnent. Face à lui, dans son premier rôle, Montgomery Clift interprète Matt, un jeune homme au cœur tendre qui refuse la violence qui s’installe pendant le voyage. Homme d’honneur également, sa difficile décision d’abandonner Tom — qui voulait faire pendre deux compagnons — le hante. Pour compléter le tableau masculin, Walter Brennan joue un vieil homme attaché à Tom. Ressort comique du film — il a perdu son dentier au jeu et le partage avec un Indien durant tout le film —, mais aussi profondément humain, il est le seul à connaître Tom et à le suivre envers et contre tout. Ainsi quand il lui dit ses quatre vérités, ses mots ont un impact fort. Mais le film, en dehors de sa dimension documentaire et des tensions viriles mises en exergue, raconte aussi une belle histoire d’amour entre le jeune cow-boy et une femme rencontrée sur le chemin. Interprétée par Joanne Dru (La charge héroïque, John Ford, 1949), elle est celle qui met fin à la querelle stupide entre Tom et Matt. Avec un aplomb et une superbe impressionnants, elle menace de leur tirer dessus. Surpris — comme les spectateur.trices — les deux hommes se trouvent alors bien bêtes. La Rivière rouge est ainsi un western dur et épique qui mêle avec brio tension, beauté et inventivité et développe avec intelligence un discours sur la paternité, l’héritage et la volonté.

Les Cavaliers Nocturnes (Nocní jazdci, Martin Hollý, 1981)
Trésors et Curiosités

1918, Halva, garde-forestier, arrive dans un petit village à la frontière entre la nouvelle Tchécoslovaquie et la Pologne, suite à l’incendie criminel de la douane. Il se trouve confronté à Orban, contrebandier qui tente de faire passer des chevaux polonais vers son pays pour les vendre et pouvoir démarrer une nouvelle vie aux États-Unis. 

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Restauré par la Cinémathèque slovaque, Les Cavaliers nocturnes est un film étonnant par sa beauté. Comme nous l’a rappelé l’intervenant en début de séance, le cinéma slovaque est souvent passé inaperçu, fagocité par son voisin tchèque car les studios de l’époque se trouvaient tous à Prague et les deux états actuels étaient encore rassemblés sous le nom de Tchécoslovaquie. Tourné dans les Tatras en 4/3, Les Cavaliers nocturnes fait ressortir toute la beauté des bois et montagnes environnants. La photographie, très travaillée, a une étonnante intensité qui fascine l’oeil dès les premières minutes. Le générique digne d’un western l’annonçait déjà avec ses teintes rouges et sa musique épique – le thème des cavaliers. Martin Hollý met en avant les tensions entre les autorités tchécoslovaques et les habitants d’un petit village frontalier faisant de la contrebande. Alors qu’il semble adopter le point de vue des douaniers – et donc de l’État -, l’oeuvre – tout comme le personnage principal, Halva, garde-forestier – semblent être gagné par la vision des villageois, pauvres et isolés dans la forêt. Leur grand rêve est de s’expatrier aux États-Unis, ce qui offre une touchante scène de cours d’anglais à l’église. Jeunes comme vieux, tous s’y prêtent, y voyant leur seul espoir d’avenir. La culture villageoise est aussi mise en avant : les habitants se protègent les uns les autres, conscients qu’ils ne peuvent survivre ainsi. Cela mène malheureusement aussi à un certain obscurantisme face aux sciences modernes, quand, convaincus que la femme de Halva a tué un nouveau né, ils la poussent à fuir le village. De plus, les deux ennemis, Halva, citadin praguois, et Orban, chef des contrebandiers, ont une haine de circonstance. Ils ont combattu ensemble et se retrouve aujourd’hui face-à-face. S’admirant et se respectant, leur divergence est idéologique. Cette violence de deux hommes droits et justes qui se rencontrent devient une violence physique que le cinéaste réussit à retranscrire par le massacre final, inutile. Les séquences de contrebande, lorsque les cavaliers font passer la frontière aux chevaux par des terrains rocailleux et montagneux sont particulièrement éprouvantes et nous sommes, comme eux, suspendu.e.s, retenant notre souffle. La violence finale marque par sa fulgurance et l’ironie des dernières paroles nous laisse glacées sur nos sièges. Ouvertement contestataire, cette critique inattendue du pouvoir et de son absurdité vaut vraiment la peine d’être partagée. Nous sommes reparties très heureuses d’avoir découvert ce film que nous n’aurions sûrement jamais pu voir en dehors du festival.

On murmure dans la ville (People will talk) (Joseph L. Mankiewicz, 1951)
Lumière Classics

Directeur d’une clinique et professeur dans une université, le Dr Praetorius est un médecin pour le moins inhabituel. Intelligent et généreux, il prend le temps pour ses patients et ses élèves. Mais sa popularité lui attire les foudres du professeur Elwell jaloux qui entame une enquête sur son mystérieux passé. 

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On murmure dans la ville est un film ancré dans son époque et une métaphore directe des procès contre les communistes qui se tiennent à ce moment partout aux États-Unis. Mankiewicz est inquiété par les maccarthystes à la recherche de cinéastes communistes. À l’inverse de nombre de ses collègues, il reste aux États-Unis pour réaliser ce film qui, sous des abords anodins, dénonce la “chasse aux sorcières”. Inspiré de la pièce de Curt Goetz (Dr. med. Hiob Prätorius, 1950) – qui en fera d’ailleurs une adaptation allemande -, c’est un film très personnel pour Mankiewicz qui rêva longtemps d’être médecin. Il met ici ses connaissances dans le domaine au service du cinéma et souligne les divergences entre deux écoles, l’une prônant d’aborder froidement le patient comme un corps souffrant, l’autre envisageant la possibilité que l’esprit entre en ligne de compte et qu’il y a un individu derrière le corps. La première apparition de Cary Grant pose d’ailleurs les bases de cette réflexion : faisant une intervention dans le cours d’autopsie de son collègue, le professeur Elwell, il s’adresse aux élèves, les enjoignant à réfléchir et à comprendre que derrière le cadavre qui leur faire face, il y avait un être avec des rêves, des désirs, des qualités. Il devient ainsi, en quelques phrases, un personnage foncièrement humaniste, généreux et altruiste, à l’inverse de son comparse, absent, préoccupé par de basses machinations machiavéliques. Les zones d’ombres du passé du docteur Praetorius – dont le nom seul semble tiré d’un conte de fée – sont les prétextes pour masquer son travail extraordinaire auprès de ses patientes. Prétextes qui malheureusement suffisent à éliminer un adversaire. Tout oppose les deux professeurs : Cary Grant incarne un médecin grand et rieur, tandis que Hume Cronyn (le professeur Elwell) est petit et le nez toujours dans ses papiers. Ainsi le recours à des personnages-types nous offre une screwball comedy proche de la Commedia Dell’Arte. Et ces êtres sont pourtant d’autant plus attachants et convaincants. 

Le fil du récit est extrêmement bien conduit et, jusqu’à la fin, le mystère du passé du docteur est total, même pour sa femme et son meilleur ami, car ce qui compte, c’est la confiance. On murmure dans la ville nous entraîne sur des chemins étonnants en quittant la clinique pour aborder la vie à la ferme et le thème de la dépendance financière subie. À mesure que le film se déroule, une boucle semble se former, nous ramenant à notre point de départ, enrichi.e.s et étonné.e.s du foisonnement des questionnements abordés : peut-on commettre un crime et être bon ? mentir pour protéger un être cher ? être un bon praticien et s’attacher à ses patients ? Cary Grant et Joseph L. Mankiewicz, en donnant vie à ce film, étaient convaincus d’avoir fait un grand film. Son succès modéré ne les en fit pas démordre. Aujourd’hui, nous aussi sommes convaincues qu’ils ont réussi à faire un grand film, à la fois comique et dramatique, porteur d’une intrigue fine mais aussi preuve historique du passé américain.

Slalom (Charlène Favier, 2020)
Avant-première Cannes 2020

Liz débute à peine à peine sa carrière dans le ski et déjà elle brille par sa détermination et son talent. Malgré l’absence de sa mère – qui travaille loin – et la solitude, elle tient bon et se consacre corps et âme à sa passion dans le but d’accomplir son rêve : aller aux Jeux Olympiques. Son entraîneur, Fred, bien que particulièrement dur et cassant avec ses élèves, voit son potentiel et la pousse à donner le meilleur. C’est ainsi que commence l’emprise.

Slalom

Premier film de Charlène Favier, réalisatrice formée à la Femis, Slalom est l’une des claques de ce festival Lumière, programmé dans le cadre des avant-premières Cannes 2020. Il traite avec beaucoup de justesse le sujet – peu évoqué au cinéma, bien que malheureusement régulièrement évoqué ces dernières années – des violences sexuelles dans le sport. Elle l’aborde par le biais de ce qu’elle connaît – ayant grandi à la montagne : les sports de glisse, et plus particulièrement le ski.  Nous sentons tout particulièrement cette maîtrise à travers la mise en scène des compétitions et entraînements. Les pistes sont impressionnantes, le rythme intense. Les spectateur.trice.s sont subjugué.e.s, stressé.e.s, excité.e.s, plongé.e.s au coeur de la course, comme Liz, l’héroïne. Noée Abita, brute et spontanée, est impressionnante par la maîtrise et la sensibilité qu’elle donne à son personnage. Malgré son jeune âge et les difficultés, Liz tente toujours de maintenir les apparences pour être indépendante. Les non-dits sont puissants et pesants mais Noée Abita, par sa réserve, est extrêmement touchante par son jeu : son dernier sourire triste à son amie Justine, après la victoire, transmet une communication implicite, un échange muet entre elles mais aussi avec le spectateur. C’était donc un très bon choix que de donner le rôle à Abita, tellement motivée par cette seconde collaboration (après le court-métrage Odol Gorri) qu’elle ira jusqu’à mentir concernant sa maîtrise du ski qui lui valut un mois de coaching à Bourg-Saint-Maurice, en Savoie. Jérémie Renier est terrifiant et extrêmement convaincant dans son rôle de coach. La réalisatrice définit Fred comme un “mec comme tout le monde qui dérape” et cela fait sens. Elle ajoute le remord et la culpabilité, après la scène de viol, à travers un geste discret mais efficace de la part de Fred. En évitant la caricature, elle donne la possibilité au spectateur de questionner réellement son propre comportement. L’emprise est insidieuse, l’enfermement total, symbolisés par la dévoration du corps lors du viol. Il culmine dans une magnifique scène baignée d’une lumière rouge – celle de la très belle affiche -, symbolisant le morcellement de l’esprit de Liz dominée par Fred. Cette lumière, tout comme la musique, accompagne et sous-tend l’émotion du personnage. Le montage, intense et très juste, sublime le tout. “On voulait faire un film expressionniste, que ce soit un voyage cinématographique”, explique Charlène Favier. L’équipe avait d’ailleurs même pensé, pendant un temps, faire une adaptation du Petit Chaperon rouge. Film communicatif, fruit d’un beau travail d’équipe, Slalom offre un discours universel sur la résilience, la réappropriation du corps et la confiance en soi, extrêmement juste et puissant.

Afin de poursuivre la séance et surtout la réflexion, nous vous recommandons l’écoute du très bon podcast féministe YESSS et de son épisode bonus avec le témoignage d’Elise sur les violences sexuelles dans le sport. 

Lucie Dachary, Manon Koken et Marine Moutot

Le Troisième Homme (The Third Man)
Réalisé par Carol Reed
Avec Joseph Cotten, Alida Valli, Orson Welles
Thriller, Drame, Angleterre, 1h44
1949

Outrage
Réalisé par Ida Lupino
Avec Mala Powers, Robert Clarke, Tod Andrews
Drame, États-Unis, 1h15
1950, ressortie le 9 septembre 2020
Théâtre du Temple

Ibrahim
Réalisé par Samir Guesmi
Avec Abdel Bendaher, Samir Guesmi, Luàna Bajrami
Drame, France, 1h20
9 décembre 2020
Le Pacte

Nomadland
Réalisé par Chloé Zhao
Avec Frances McDormand, David Strathairn, Linda May
Drame, États-Unis, 1h48
30 décembre 2020
The Walt Disney Company France

Les Vikings (The Vikings)
Réalisé par Richard Fleischer
Avec Kirk Douglas, Tony Curtis, Ernest Borgnine
Aventure, États-Unis, 1h56
1958

La Rivière Rouge (Red River)
Réalisé par Howard Hawks
Avec John Wayne, Montgomery Clift, Joanne Dru
Western, États-Unis, 2h13
1948

Les Cavaliers Nocturnes (Nocní jazdci)
Réalisé par Martin Hollý
Avec Radoslav Brzobohatý, Michal Dočolomanský, Soňa Valentová
Drame, Slovaquie, 1h31
1981

On murmure dans la ville (People will talk)
Réalisé par Joseph L. Mankiewicz
Avec Cary Grant, Hume Cronyn, Jeanne Crain
Comédie, Etats-Unis, 1h50
1951
Swashbuckler Films

Slalom
Réalisé par Charlène Favier
Avec Noée Abita, Jérémie Renier, Marie Denardaud
Drame, France, Belgique, 1h32
4 novembre 2020
Jour2Fête

Publié par Phantasmagory

Cinéma - Série - VR

Un avis sur “Retour sur la 12e édition du Festival Lumière

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